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  • didier maufras

pourquoi j’arrête les chantiers


Je n’accepterai plus de missions de chantier. Les deux derniers, l’un en entreprise générale et l’autre en corps d’états séparés, m’ont conforté dans le constat que le métier d’architecte perd tout intérêt à participer à cette schizophrénie hebdomadaire qui renvoie les différents intervenants aux contradictions de leurs rôles présumés, et les entraîne dans le chaos moral et financier d’une aventure technique et humaine dont l’architecte est censé, d’après son contrat, assurer le déroulement jusqu’à un terme « harmonieux », et dont il hérite in fine le contentieux décennal quels que fussent ses efforts et sa compétence.

Ce constat, j’en ai eu l’intuition dès 1997 en démissionnant du conseil national de l’ordre des architectes car j’y prêchais en vain une réforme radicale de la profession.

Ce constat, je l’ai vérifié pendant cette dernière décennie de travail intense, en concevant et contrôlant l’exécution de 760 logements collectifs et de 25 000 m² tertiaires en Île-de-France. Les deux derniers chantiers cités ne sont en fait que l’illustration caricaturale de ce mal profond, que beaucoup d’architectes partagent, mais que la tutelle ministérielle ignore en apparence. Pour elle, gérer les enjeux politiques de l’audiovisuel public ou le sort des intermittents du spectacle est plus stratégique et l’accapare plus que l’avenir d’une profession qui en tout état de cause ne manifestera pas son désespoir en bloquant les routes.

La profession ne survit essentiellement qu’à travers le système de l’assurance dommages-ouvrage, et la couverture assurée par la Mutuelle des Architectes Français. Quand ces deux piliers donneront des signes de faiblesse, l’avenir de cette profession sera si assombrie qu’il justifiera alors sa réforme drastique et « libérale ». L’intérêt public de l’architecture fera définitivement partie de l’histoire.

Ce mouvement est général, il touche les professions médicales, juridiques, comptables, etc…En trente cinq années d’exercice, j’ai vu se marchander de plus en plus la confiance des maîtres d’ouvrage, se discuter de plus en plus le principe de la compétence de l’architecte, se multiplier le nombre des intermédiaires, des techniciens compétents dans un seul domaine, des vérificateurs imposés par une réglementation toujours plus complexe, sans que leurs interventions justifient une plus-value évidente au final. J’y ai surtout vécu une confusion plus grande dans le déroulement des opérations, et une perte de temps et d’énergie à résoudre les conflits ou les incohérences de toutes ces interventions qui par nature ignorent ce que le bon sens, c’est-à-dire une vision générale du programme et de ses objectifs, aurait permis de résoudre avec un peu de recul et d’intelligence. Je pense à chaque fois aux médecins, généralistes comme spécialistes, qui aujourd’hui sont confrontés à des patients, forts de leurs lectures des forums internet, qui se sentent autorisés, en toute ignorance et en toute inconscience, à mettre en doute la compétence apportée par dix années d’études.

L’époque veut cela, dira-t-on, et moi je ne veux plus de ce territoire de non-droit qu’est devenu le chantier. Ma formation scientifique m’a appris la raisonnement et à en respecter la rigueur nécessaire. Je me suis tourné vers l’architecture avant même d’intégrer l’École Polytechnique, par hasard, un weekend où ma scolarité d’élève de classes préparatoires m’était apparue définitivement insupportable. A dix sept ans et à la fin des années 60 la perspective des privations de tout genre nécessaire à l’hypothétique réussite des concours avait provoqué une tardive crise d’adolescence. Lors de ce weekend passé chez le père de mon condisciple également atteint des mêmes tourments, celui-là, polytechnicien, nous avait convaincu à force d’arguments très pragmatiques de nous tourner vers l’École des Beaux Arts et sa section architecture… après un passage par l’École Polytechnique. Il fallait certes réussir d’abord le concours d’entrée, mais cela ne nous retarderait pas cependant grâce au système des équivalences.

J’étais à l’époque plus intéressé par une carrière dans les Eaux et Forêts, le cinéma ou la littérature. L’architecture ne m’avait jamais intéressé en tant que discipline autonome, et ce n’est pas les Beaux Arts post 68 et leur fréquentation très ponctuelle durant trois années et demi qui m’ont en appris les bases, et encore moins l’histoire. Le contraste avec mes années de formation scientifique aura été à son comble.

Je me suis donc formé sur le tas grâce aux premiers contrats obtenus auprès d’un maître d’ouvrage polytechnicien, aidé par des confrères rencontrés en agence et qui sont restés des amis.

J’ai aimé l’architecture, et la liberté toute kantienne que ce métier apporte par rapport aux carrières promises aux polytechniciens : se retrouver chef parmi les chefs, toujours dépendant de plus chef que soi, chef parfois mis au rebut anticipé comme beaucoup d’anciens camarades l’ont éprouvé à l’orée de la cinquantaine.

Mais la pratique architecturale, cet art hybride, ne m’aura rarement procuré plus d’émotions que le cinéma, la peinture, ou la musique, et assurément moins que la littérature que je place définitivement au dessus, car c’est à mes yeux le seul qui vérifie une totale économie de moyens autres que cérébraux. J’idéalise sans doute.

Écrire sur mon expérience de l’architecture est sans doute une forme de réconciliation tardive avec cet exercice qui me fascine depuis toujours, manier et marier les mots dans une musique muette qui fera réagir chaque lecteur différemment et le fera voyager dans son imaginaire, par nature, inouï.

Concevoir, dessiner, en dehors des vicissitudes du chantier, est la partie noble de l’architecture. J’ai longtemps cru que le chantier l’était tout autant, et ce fut sans doute vrai.

Aujourd’hui la judiciarisation galopante de la société, la recherche caricaturale de la responsabilité sur les désordres dits intermédiaires, la précarité de beaucoup d’entreprises de second œuvre incitent à refuser d’y participer. C’est aussi un mal français, lié aux spécificités de notre Code Civil qui sur le plan de la responsabilité des architectes n’a guère évolué depuis Napoléon. J’ai construit à Amsterdam sans encourir de tels risques et pour un coût d’assurances cent fois inférieur. L’architecture hollandaise n’est pas moins inventive, pas moins soucieuse des enjeux environnementaux, et pourtant plus économique à construire. Tout ceci est connu depuis longtemps, mais rien ne bouge.

Je bouge donc, en déplaçant aujourd’hui mes centres d’intérêt.