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  • didier maufras

la fondation LVMH : est-ce la mort de l’idée de musée?


Inaugurée le 20 octobre 2014 par le président de la République, la fondation Louis Vuitton n’est pas un musée de plus dans la capitale. C’est un manifeste publicitaire, orchestré par son maître d’ouvrage, Bernard Arnault, dans un rôle assumé de mécénat profitant pour l’occasion ostensiblement à lui-même. Et ce n’est pas la couverture obséquieuse des media avides de la manne publicitaire dépensée par le groupe LVMH qui donnera un regard critique sur ce projet.

Une fondation est un instrument d’optimisation fiscale plébiscité par le libéralisme et qui ne fait donc plus peur à un gouvernement de gauche, dont on aurait pu croire que le manque à gagner qui en résulte pour l’État, en ces temps de disette budgétaire, l’aurait fait réfléchir à un possible durcissement de la loi sur la modernisation de l’économie du 4 août 2008 instaurant les fonds de dotation. Tout au contraire. François Hollande a encensé dans son discours d’inauguration les vertus de cette fondation : l’Art contemporain n’est pas nécessairement à la portée du plus grand nombre. C’est ce que prétendent ceux qui veulent en avoir le monopole. Grâce à vous, l’Art contemporain sera offert aux regards de tous. La culture, c’est une grande ambition démocratique, permettre son accès à toutes les œuvres, mais c’est aussi un puissant facteur d’attractivité pour notre pays.

J’ignore le nom du rédacteur de ce discours, mais asséner que l’art contemporain est à l’honneur dans cette fondation mérite au minimum deux réponses :

La première est qu’il n’y a pas un art contemporain, comme il y a pu avoir un art officiel, mais une dispersion d’initiatives et de créations qui ne s’agrègent d’ailleurs pas toujours pour former des écoles significatives. Or Bernard Arnault est un entrepreneur de l’art qui crée la cote et l’entretient selon un réseau convergent et collusif d’influences et de mécanismes de promotion : publicité dans les media, lobbyings en politique et dans les cercles de décision culturels, contrôle des maisons de vente aux enchères, etc.

Le bâtiment du bois de Boulogne est la vitrine de cette marchandisation.

La deuxième est que ce bâtiment n’a aucune valeur muséale. Même s’il revendique onze galeries d’exposition, seules quatre salles méritent en réalité cette appellation : la plus grande est en sous sol et aveugle, les trois autres aux niveaux 1 et 2 bénéficient d’un lumignon d’éclairage zénithal tarabiscoté qui gagnerait à être masqué par un velum.

On est très loin de la qualité d’exposition des grands musées modernes (1). Que Gehry se soit fait plaisir et qu’il ait conçu une œuvre destinée à flatter l’ego de son maître d’ouvrage est une évidence, et à vrai dire cela confortera l’opinion de beaucoup de gens qui considèrent cette branche de l’art contemporain comme une farce tout juste bonne à figurer parmi les attractions d’un parc à jeux. C’est vrai que le bâtiment est ludique, et que parcourir ses différentes terrasses partiellement couvertes par les voiles de verre est une expérience esthétique joyeuse, à tous les âges.

Un mont enchanté pour adultes comme l’est le rocher du zoo de Vincennes et ici au jardin acclimatation et en premier vis-à-vis, la colline des daims.

Bernard Arnault a certes poussé à son paroxysme un marché de l’art endogamique, qui s’auto-alimente en promouvant, parfois ex nihilo, des artistes dont la production a pour seule justification la spéculation. Mais grâce lui soit rendue d’offrir ici pour quatorze euros une promenade architecturale dans, dessus et autour d’un bâtiment d’une grande qualité artistique, décuplée par son inutilité -feinte ou non-, et dont la finition impeccable repose la vue, faisant oublier le temps de cette visite le souvenir de détails d’exécution foireux aperçus dans les derniers projets parisiens financés par l’argent public.

(1) un exemple est donné par la fondation Beyeler située à Riehen, près de Bâle et construite par Renzo Piano. Cette fondation se fond dans le paysage rural tout en offrant la même superficie d’exposition muséographique (3750 m² contre 3850 m² ici, 7 m de haut contre 46 m ici). Il est vrai que la Suisse offre l’avantage, ou l’inconvénient parfois, d’un système démocratique direct et que le m’as-tu-vu ne correspond pas à la mentalité de la population helvète. La mairie de Paris, elle, s’est particulièrement engagée pour faire aboutir le permis de construire dans des circonstances qui ont fait l’objet de nombreux articles de presse disponibles sur internet. Mais plus fondamentalement le concept de la fondation Beyeler garantit une flexibilité totale des espaces d’exposition et leur éclairage zénithal, qui a fait l’objet de nombreuses mises au point coûteuses, est au seul service des œuvres. Architecturalement, le bâtiment n’est en fait qu’une cinquième façade sophistiquée, et les quatre élévations verticales se font discrètes dans leur environnement immédiat. Le plan lui-même n’est qu’un simple rectangle allongé.

Dans la clairière du bois de Boulogne, personne ne l’aurait remarqué.

En fait la démesure de la fondation Vuitton et sa symbolique auraient été plus à leur place sur la pointe aval de l’Ile Seguin, là même où un certain François Pinault avait déjà devancé son concurrent. Cette intuition date de mars 2014 quand, après avoir découvert le chantier déjà bien avancé et évoqué l’histoire parallèle de la fondation Pinault, je narrai à mon épouse Béatrice l’histoire mouvementée de cette fondation LVMH qui susciterait sans nulle doute bien des articles et commentaires en contrepoint, en octobre 2014, lors de l’inauguration de ce spectaculaire vaisseau autant dédié à l’art qu’à la gloire de son mécène. Elle me fit alors remarquer qu’il eût été plus approprié de l’édifier sur l’île Seguin que dans ce lieu excentré et relativement anonyme du bois de Boulogne. Quelle évidence, et quelle occasion manquée! Seule la pointe aval de l’ile était digne d’accueillir ces voiles de verre précieux, et cette silhouette sculpturale dont le dynamisme appelait un écrin dans lequel la présence de l’eau aurait démultiplié les effets de réflexion et de transparence du ciel, et non pas celui d’une clairière qui l’étouffe.

Quelle horrible destinée aura donc vécu cette île Seguin, arrachée à une vie paisible de vergers et de guinguettes pour être bétonnée par un industriel sans d’autres préoccupations qu’utilitaires, pour être ensuite devenue l’otage d’un débat byzantin entre intellectuels après avoir été tondue, vendue, revendue, souillée de projets sans grâce, hypertrophiés, quand bien même ils avaient été inspirés parfois par des architectes de talent, et à qui est promise une dernière infamie qui n’a de nouvelle que le nom. Alors que ce vieux Frank Gehry, lui que la sénilité n’a pas encore atteint, aurait pu lui redonner espoir et noblesse. Non décidément l’île Seguin est maraboutée, comme les Halles du centre de Paris.

14/09/2016

Frank Gehry donnait ce soir là une conférence pour la présentation de l’exposition permanente qui lui est consacrée. Celle–ci n’apprendra rien de plus à ceux qui se sont déjà intéressés à sa production. Et comme il l'a dit avec beaucoup d’humilité, - une manière d'éluder la question bateau qui lui était posée - il est incapable d’expliciter les prémices de sa création et ses raisons profondes, si ce n’est qu’elles débouchent très vites sur des maquettes dont l’échelle grandit selon un processus maintenant parfaitement maîtrisé par son atelier. Pour cette raison, sa référence à Proust, qui fréquentait enfant le jardin d’acclimatation et a décrit dans ses romans les éléments d’architecture recouverts de glaces qu’il y voyait, m’est apparue sincère et suffisante pour justifier d’avoir « masqué » l’iceberg des salles opaques sous cette enveloppe de voiles de verre. Je lui donne ainsi crédit d’une référence non pédante, à l’inverse de son client qui prétend dans une vidéo, sans me convaincre aucunement, que le bâtiment est en relation avec les principaux monuments de Paris.

Le terrain choisi offre en réalité des possibilités de développement immobilier et cela me semble la raison la plus plausible. Et si le fantôme de François Pinault désertant la pointe aval de l’île Seguin l’effrayait autant, il apparaît aujourd’hui que le choix de la pointe amont de cette île aurait offert l’écrin idéal pour ce vaisseau , y compris dans la torsion de sa géographie similaire à celle du bâtiment de Gehry.

L’homme m’a séduit, par son élocution, son humour, sa simplicité et son allure de grand-père juif échappé du casting d'un dernier Woody Allen. A 87 ans révolus, il a donné une leçon de jeunesse à d’autres pritzkérisés plus jeunes que lui, mais plus ennuyeux aussi.