Rechercher
  • didier maufras

la polémique sur le passé facho de Le Corbusier ou la vérification de la loi de Godwin


Que révèle cette polémique alimentée par plusieurs ouvrages récents dont “Un Corbusier 1" de François Chaslin ouvrant un aspect peu connu des compromissions de Le Corbusier avant et pendant la seconde guerre mondiale.

Déjà une attitude de "sauve qui peut" de la part de la fondation Le Corbusier qui prépare un colloque sur le sujet pour sans doute tenter de recadrer le débat et sauver peut être par la même occasion son honneur et son fond de commerce.

Sans doute aussi à mes yeux une énième illustration de la loi de Godwin.

Je connaissais, grâce à la lecture de l’ouvrage de Tim Benton "les villas de Le Corbusier 1920-1930" 2, sa roublardise et sa mauvaise foi dans les rapports avec ses clients, grâce à la biographie de Charlotte Perriand 3 sa goujaterie à son égard et ses idées réactionnaires sur le genre humain, grâce à la biographie "c’était le Corbusier 4" écrite par Nicholas Fox Weber, son caractère irascible et dépressif, mais aussi son enthousiasme et une forme de candeur ou d’aveuglement qui l’amenaient à se compromettre dans des démarches menées sans aucune discrétion auprès de tous les gouvernements pour assouvir sa soif de construire.

Dans ce dernier ouvrage de neuf cents pages, cinquante pages sont consacrées à la période vichyssoise de Le Corbusier. Il y apparaît plaider ses convictions de toujours pour l’ordre et l‘hygiène dans la société, et épouser avec un opportunisme et une certaine forme de tendresse également caractéristiques de sa personne l’antisémitisme du régime : "les juifs passent un sale moment. J’en suis parfois contrit. Mais il apparaît que leur soif aveugle de l’argent avait pourri le pays." Combien de français pensaient différemment à ce moment de l’histoire de notre pays ?

La Fondation, par la voix de son président, a répondu pour sa part :

" … Elle n’est pas neuve : l’accusation d’antisémitisme a déjà été portée contre Le Corbusier il y a une dizaine d’années. Je vois plusieurs raisons à ce qu’elle se réveille aujourd’hui, outre l’opportunité qu’offre le 50ème anniversaire de sa mort. La première est que nous vivons une période de grande incertitude : les idéaux de progrès et de croissance font débat, la France doute de sa position et de son avenir dans un univers mondialisé. Tout cela redonne de la légitimité à un discours anti-moderne qui existe depuis longtemps et qui couvre un spectre très large. Joue également le traumatisme lié aux tours et aux barres de la France des Trente Glorieuses. On a fait de Corbu leur père, ce qui est assez abusif puisqu’il est mort avant que ne soit lancée la politique de construction de grands ensembles. Surtout, on peine à admettre que tout n’y est pas que sanglots et grincements de dents, qu’il s’y trouve des réussites et des éléments de patrimoine. La vraie question, au fond, est : qui a peur de Le Corbusier ? Qui a peur du cadavre au point de chercher à l’exorciser ainsi ? Je trouve formidable que cet homme né en 1887 soit encore vu comme le symbole d’une modernité ébouriffante."

Le cinquantenaire de sa mort, l’exposition du centre Pompidou critiquée sur son absence de regard sur cette période, la nouvelle biographie de François Chaslin sont aujourd’hui relayés dans les media sur ce seul thème : Le Corbusier est il un artiste proférant des idées nazies ?

C’est un salopard ! Tel est le jugement concluant un sujet de 3’30 dans La Nouvelle Édition du 1er mai 2015 sur Canal+, sujet dans lequel il était fait la promotion d’un ouvrage de Xavier de Jarcy "Le Corbusier, un fascisme français", non référencé sur le site web de la Fondation LC ! Ignorant tout de Xavier de Jarcy et de ses rapports avec la judéité, et ayant lu que son ouvrage était uniquement à charge, je m’abstiendrai. Je lirai sans doute celui de François Chaslin dont l’érudition est reconnue et dont la critique est certainement plus balancée. Mais je reviens sur le sujet en question. Un des chroniqueurs, Ariel Wizman a eu ces mots terribles : « je pense que les gens qui vivent dans des cités aujourd’hui doivent se dire que, quelque part leur, sort est relié aux utopies de Le Corbusier. »

Ma première réaction a été de pointer l’ignorance de l’histoire de l’urbanisme coupable d’un amalgame entre la cité radieuse et les grands ensembles construits jusqu’en 1973, qui deviendront encore plus tard "des cités" par remplacement de leurs habitants originels. Le Corbusier n’a jamais construit de grands ensembles, même s’il en a eu la velléité après guerre, et s’il a dessiné avant guerre le plan Voisin, épure utopique, mais comparable aux idées du baron Haussmann vis-à-vis de l’insalubrité et du règne d’un ordre sécuritaire, qui a contrario ont été appliquées et plaisent tant aux bourgeois. Et la qualité spatiale des logements et l’esthétique sculpturale des rares unités d’habitation construites n’ont pas d’équivalents dans la production cynique des barres construites selon la logique du chemin de grue.

A la réflexion une deuxième grille de lecture s’impose : Ariel Wizman a été l’élève d’un grand ami de sa famille , Emmanuel Lévinas. Il confie en avril 2008 à Philosophie Magazine : "Lévinas a formé de façon presque physique mon mode de pensée. Son exigence éthique est loin de la caricature qu’on en fait parfois, ce catéchisme des bons sentiments lié au “visage de l’Autre”. Elle vise plutôt à appréhender ce qui se passe avant ce moment où la conscience prend possession d’elle-même : ce qu’il y a en deçà de l’intentionnalité comme mouvement de saisissement des choses. Elle invite à vivre dans un désarmement originel, un désintéressement antérieur à l’engagement dans le monde."

N’étant pas spécialiste de la pensée d’Emmanuel Levinas et de ses dissertations sur l’éthique, je conjecture que le propos d’Ariel Wizman est plus profond qu’il n’y paraît au regard des circonstances où il a été exprimé. C’est la responsabilité sociale et politique de Le Corbusier qui est mise ici en accusation, non pas au regard de son œuvre construite, mais à l’aune de l’influence considérable de sa pensée sur l’urbanisme, et de la médiocrité de ses épigones qui sont légion en architecture.

Beaucoup n’ont retenu de l’architecture de Le Corbusier que son look moderniste difficile à répliquer avec les normes réglementaires aujourd’hui en vigueur, et ont sacrifié la qualité de ses plans intérieurs, certes difficilement reproductibles au regard de la programmation imposée par les maîtres d’ouvrages actuels. Quant aux cités, elles sont plus le fruit de la centrifugeuse sociale qui gangrène les villes occidentales, poussant les classes sociales les plus défavorisées sur leur périphérie, que le résultat de l’échec d’une pensée urbaine datant de 90 ans et aujourd’hui évidemment obsolète.

Le défoulement sur le fascisme de Le Corbusier est d’autant plus violent qu’il suit un refoulement psychanalytique de la société française sur l’antisémitisme de la période de l’occupation. Ceux qui le dénoncent aujourd’hui n’exorcisent-ils pas eux mêmes leur peur que cet antisémitisme soit aujourd’hui encore vivant ?

1ISBN 978-2-02-123091 Seuil Paris 2015

2ISBN 2-904057-07-2 Philippe Sers Paris 1987

3ISBN 2-7381-0602-1 Odile Jacob Paris 1998

4ISBN 978-2-213-63527-9 Fayard Paris 2009