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  • didier maufras

architecture / association : de la difficulté de concilier démocratie et pratique urbaine


Architecture versus association ou la difficulté de concilier démocratie et pratique urbaine.

Intrigué par des dazibaos collés sur les murs du lycée technique Raspail, j’ai acheté le n°2 du journal de l’association Monts 14, association "qui se fixe pour objectifs de défendre le patrimoine architectural et les espaces verts, la vie artistique, artisanale et culturelle du XIV°, ainsi que la vie de quartier".

Ne connaissant aucun membre de cette association, cet acte citoyen traduisait uniquement mon désir d’information sur l’état d’avancement de deux dossiers immobiliers de mon quartier :

  • D’une part la démolition de l’ancien lycée technique Raspail à l’angle de la rue campagne première, destiné à être remplacé par un lycée hôtelier (concours d’architecture en cours sous l’égide de la région Ile de France).

  • D’autre part la Z.A.C. Montsouris, gérée par une société d’économie mixte où la ville de Paris est représentée, et dont les premiers permis de construire des immeubles de logements sont en cours de délivrance.

Première constatation du lecteur,

sur le premier dossier aucune information sur la procédure de réalisation, sur son calendrier, sur le cahier des charges imposé aux concepteurs en compétition. La région d’Ile de France gère apparemment ce dossier comme un banal promoteur privé dont les velléités d’information se cantonnent aux deux mois institués par le code de l’urbanisme pour permettre le recours des tiers

sur le deuxième dossier, la liste des réunions publiques et des séances de travail spécialisées avec les associations, organisées par la ville de Paris, la mairie du XIV° et la société d’économie mixte est tout simplement impressionnante et force les respect.

Deuxième constatation du lecteur,

la frustration des membres de l’association est égale sur les deux dossiers, le silence de leurs interlocuteurs dans un cas, leur vocabulaire et leur méthodes de travail jugés technocratiques dans l’autre cas aboutissant in fine au même résultat négatif: pas d’adhésion aux projets qui sont perçus comme des corps étrangers nourris par les maux de la société moderne et emblématiques de ces derniers: l’argent et sa composante corruptrice: le profit spéculatif, l’étranger au quartier dans une version toute sartrienne de l’Autre, vecteur d’aliénation d’un cadre de vie bientôt soumis à une souillure irrémédiable.

Car ce qui gêne le lecteur est bien effectivement l’emploi de mots et d’expressions qui sont révélatrices d’un état d’esprit plus proche de la volonté d’exclure que de celle d’accueillir. Je me remémore les propos d’un ami urbaniste très connaisseur des enjeux parisiens qui qualifiait récemment devant moi les associations de "syndicats des gens en place".

Sans reprendre le terme qui ignore sans doute la diversité socioculturelle des membres de toute association de quartier, je livre un florilège des expressions glanées dans ce journal qui illustre pour le moins cette impression d’intolérance et d’à priori esthétique qui se dégage (les commentaires et les annotations entre crochets sont du rédacteur) :

"un tel site urbain appartient à ses habitants", à eux seulement ?

"apparaissent en outre dans l’assistance quelques réactions hostiles aux logements sociaux qui vont bouleverser la composition démographique du quartier", et les difficultés à garantir un droit pour tous à un logement en 1999 ne dérangent-elles pas ces belles âmes ?

" … aqueduc de Catherine de Médicis … personne à l’époque n’accorde vraiment d’importance à ces vestiges, mais c’est le seul argument valable sur un plan juridique … un beau succès en obtenant la préservation d’une large portion de ceux-ci … chantier seulement retardé de six mois … dépose de recours à tour de bras depuis un an ", le patrimoine réduit à être l’alibi de tous les conservatismes, même les plus égoïstes ?"

"malgré leur vigilance passent des projets dont l’architecture laisse à désirer", selon quels critères ?

"la solution du type « Le Corbusier » avec des immeubles élevés {6 à 7 étages} l’emportait sur celle du type « rue du square Montsouris" {des hôtels particuliers célèbres des années 30} , et voilà pour les critères de jugement !

"de fait leur regard « naïf » {des associations} ne pouvait suppléer au manque d’inventivité des architectes d’aujourd’hui", « naïf » est-il bien l’épithète adéquat ?

Finalement qu’a-t-il manqué à ces architectes pour être plus convaincants? Au lieu de se contenter de vagues généralités sur le béton, déjà dénoncé par les prosélytes de la « France défigurée », le journal de l’association publie au contraire des perspectives des immeubles projetés, en les faisant suivre de commentaires qui décernent quelques bons et surtout de nombreux mauvais points :

Immeuble 4: "esthétique de tiroirs … l’art ne peut se renouveler s’il se limite aux balcons … ce n’est pas avec ce genre de réalisations que l’on sortira de l’univers du cube de béton" admettons que la perspective n’avantage pas en l’occurrence l’architecture.

Immeuble 10: "les façades affichent de façon sympathique des détails ornementaux tels que corniches, parements en pierre de taille. Toutefois la modernité est mal dissimulée: elle se trahit avec des fenêtres étroites trop proches des angles". Non content d’apprendre que la modernité pouvait avancer masquée cachée derrière le faux nez d’une corniche, je découvre que la fenêtre étroite en hauteur que je croyais bannie par le mouvement moderne l’avait en réalité infiltré. Que fait la police ?

Immeuble 11 : "un des plus intéressants … comme si on avait réalisé plusieurs immeubles en un … chaque logement est individualisé comme dans les constructions d’un ou deux étages. Selon ses préférences, on peut opter pour la douceur de la brique ou les larges baies modernes inspirées par Perret". Soulagement, la large baie est rendue à son légitime propriétaire, mais ne serait-ce pas plutôt la douceur de la mine de crayon et l’habileté du trait de l’illustrateur qui a endormi la vigilance de notre critique en herbe ? J’avoue ma perplexité à déchiffrer le rapport d’échelle individuelle dans la façade proposée.

Immeuble 9 : "l’architecte … nous offre ici un vrai cube !" Le pauvre, il s’était inspiré pourtant fidèlement des constructions de la rue du square Montsouris, en en singeant jusqu’à la modénature si particulière des fenêtres. Décidément nul n’est prophète dans sa ville !

Immeuble C… : "à la demande des associations, la {société} C… s’était séparée du cabinet d’architectes X… qui voulait réaliser là une œuvre hyper moderne. Elle l’a remplacée par l’architecte Y… dont l’immeuble est pourtant d’une banalité affligeante … l’association est actuellement en contact avec la C… pour que Y… améliore l’aspect du bâtiment. Un profil plus haussmannien pour les derniers étages … permettrait de réduire l’uniformité de sept étages rigoureusement identiques" Tant pis pour ce promoteur C …, de toute manière coupable d’avoir viré son architecte X…, d’avoir été assez bête de n’avoir pas compris après cet épisode que la référence du quartier n’était ni André Lurçat, ni Le Corbusier, ces modernes trop cubistes qui ont pourtant dessiné la rue du square Montsouris, mais bien ce cher baron Haussmann. De son vivant il avait pourtant modérément réussi à soumettre la rive gauche à ses diktats urbains sans nuances, mais grâce à la nostalgie paradoxale de cette association, il peut prétendre trouver face au square Montsouris une reconnaissance éternelle.

Ce qui me gêne, ce n’est pas tant la révélation de cet état d’esprit, la forme outrancière et parfois ridicule parce que contradictoire des propos. La lecture de ce journal, représentatif sans doute de ses congénères, me rassure plutôt sur la vitalité d’un contrepouvoir nécessaire pour équilibrer le pouvoir exorbitant des décideurs de l’urbanisme, dont les choix sont conditionnés par des enjeux financiers qui parfois les dépassent.

Ce qui me gêne, c’est bien plus la démission affichée par les différents hommes politiques interrogés dans le même journal. Par opportunisme ils se défaussent sur les associations ou autres groupes de pression des responsabilités que le suffrage électif – le seul démocratique – leur a confié pour épouser les pires renoncements. Extraits :

"vous avez raison de parler de démocratie à propos de l’urbanisme car la ville doit être un choix d’efficacité et de beauté et non la juxtaposition de bâtiments, qui tous bien qu’utiles peuvent jurer esthétiquement" c’est tellement vrai qu’on devrait interdire ce fast food chinois qui vient d’ouvrir à côté de mon salon de thé, ma chère !

"je propose d’informer les habitants en amont des projets" si possible sans doute avant que le mal ne soit déjà fait sur la table à dessin de cet incompétent d’architecte !

"une réelle démocratie locale passe par l’émergence et la reconnaissance d’un droit du contreprojet" chic, sans doute une initiative pour résoudre le chômage des architectes !

"urbanisme à visage humain … chaque opération d’envergure doit être précédée de réunions pour recueillir l’avis des riverains … avec présentation … de plans et de maquettes".

Comment ces hommes politiques peuvent-ils sérieusement imaginer l’efficacité d’une telle agrégation, si elle est possible, de professionnels en charge de la cohérence d’un programme et de riverains qui à les lire n’ont sur les enjeux urbains d’autre message à délivrer que des jugements de valeur sur l’esthétique des façades. Où serait la valeur ajoutée ?

Si l’architecture est d’intérêt public, ce que prétend la loi, comment peut-on accepter que la collectivité et sa représentation abandonnent son devoir d’arbitrage aux associations de quartier ou à celles plus généralistes qui n’ont d’autre légitimité que la défense d’intérêts particuliers ou sectoriels ?

Pour résoudre à l’avenir l’apparition des contentieux liés à l’urbanisme et aux permis de construire, je n’imagine qu’une alternative :

  • Soit supprimer le permis de construire, comme l’envisageait il y a peu le ministère de l’équipement. Si l’idée comporte des aspects séduisants, par exemple la responsabilisation de la maîtrise d’œuvre, elle implique le transfert du coût d’un contentieux élargi de l’administration au pétitionnaire. Comment ce dernier l’assumera-t-il sinon en transférant lui-même la charge de cette protection juridique au maître d’œuvre: imagine-t-on combien de cabinets d’architecte disparaîtront par incapacité à garantir cette nouvelle exigence ?

  • Soit améliorer le système en place en réorganisant l’instruction du permis de construire et l’étendue de son champ d’intervention.

Je plaide pour le deuxième terme, et je pense qu’un bilan sérieux du contentieux doit permettre d’orienter la réflexion sur les thèmes suivants :

  1. Les règlements ont une portée trop générale qui limitent l’inventivité des architectes dorénavant confrontés à des opérations de microchirurgie urbaine. Les fondements hygiénistes des P.O.S. ne sont plus adaptés aux enjeux de sites urbains déjà construits. L’analyse et le diagnostic, partagés avec tous les acteurs urbains – et donc les associations -, doit favoriser la systématisation de plans particuliers. La mise en œuvre de ces derniers par des professionnels qualifiés doit ainsi être libérée de la peur du contentieux qui génère trop souvent des compromis indigestes.

  2. Ainsi la régulation de l’esthétique d’une façade ou de la densité d’une construction autorisée par un plan d’urbanisme ne doit pas devenir prétexte à débat public avec tous les excès dénoncés ci avant. De ce point de vue si depuis quinze années l’élu local a prouvé son incapacité à assumer ses responsabilités de façon juste et harmonieuse, alors il faut accepter de revenir en arrière et dépassionner l’instruction du permis de construire en réinstallant l’Etat ou ses commissions spécialisées comme seule autorité légale.

  3. Le débat démocratique prôné par les associations ne peut s’exercer que sur la gestion du seul espace public. A l’évidence aujourd’hui une pédagogie s’impose en direction du public comme des maîtres d’ouvrage privés. Les exemples ne manquent pas dans le monde, de Barcelone à New York, d’une attention portée sur la qualité de l’espace public, du plus monumental au plus modeste. Paris de ce point de vue démontre une grande misère conceptuelle. Il suffit de se promener dans ses rues au pied d’immeubles récemment construits ou dans les voies nouvelles des Z.A.C. pour constater l’indigence des rez-de-chaussée et des rapports qu’ils entretiennent avec la voirie: pauvreté de matériaux mal choisis et qui vieillissent mal, méfaits de l’alignement imposé qui empêche toute idée d’élargir le sol public, façades éventrées et trottoirs cisaillés par des entrées de parking toutes plus laides les unes que les autres, locaux résultants qui ne seront vraisemblablement pas occupés par des activités commerciales ou artisanales, mais plutôt par des logements au rabais et barricadés, absence de toute perspective visuelle sur les cœurs d’îlots, disparition des passages qui font le charme des raccourcis urbains.

Au lieu de vitupérer sans érudition contre des façades au nom d’un supposé bon goût, les associations de quartier ont vocation à participer à la définition d’un espace public de qualité. Cela passe par l’analyse de :

  • L’économie générale du plan d’urbanisme

  • Le programme des équipements publics

  • L’animation commerciale des rues

  • Le rapport des rez-de-chaussée d’immeubles avec la voirie publique.

Le reste n’est que perversion d’une exigence démocratique qui se trouve bafouée dans la pratique d’un contentieux illégitime.