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  • didier maufras

message à la mission parlementaire sur le devenir de l’institution ordinale


Pourquoi la loi sur l’architecture et l’ordre ne sont plus que des alibis faciles à la bonne conscience de la tutelle et des conseillers ordinaux.

Première explication : au nom d’un certain réalisme économique

Les zélateurs de l’institution ordinale et de sa pérennisation justifient toujours leur position, quelles que soient leurs opinions par ailleurs, par la garantie qu’elle est censée donner aux intérêts des architectes à travers le respect de la qualité architecturale que la loi de 1977 – dont l’institution procède – a érigé en principe. Je trouve aujourd’hui ce vertueux sophisme parfaitement rétrograde et bloquant pour la réflexion sur l’évolution des conditions d’exercice du métier d’architecte. C’est bien en effet la soumission à une déontologie collective inapplicable qui inspire depuis vingt ans l’écriture des décrets d’organisation de ce métier, et lui interdit de rattraper et de suivre l’évolution que connaissent les autres pays européens.

Qu’on le veuille ou non, les autres pays du bassin méditerranéen se tournent eux mêmes aujourd’hui vers le modèle anglo-saxon, car l’architecte exerce à 95% une prestation de service qui doit s’insérer dans une logique économique et réglementaire aux antipodes de ce que le code des devoirs professionnels lui impose.

En quoi le fait d’accepter cette tendance irrépressible de l’économie de marché serait nuisible à l’architecture, sauf à n’opposer comme seul argument, ce que la profession et sa représentation ne manquent pas de faire, qu’elle s’accompagne pour toute une génération de professionnels d’une mutation douloureuse, voire impossible pour certains à assumer ?

Si ce dernier point doit à l’évidence sensibiliser les pouvoirs publics, le premier doit simultanément être abordé avec toute la sérénité souhaitable. Notre tutelle est bien placée pour comprendre que l’art sous toutes ses formes continuerait son histoire même en cas de suppression du ministère de la Culture, et que les événements vécus à l’aune d’une génération ne sont pas forcément révélateurs d’une évolution durable.

Car je peux tout aussi légitimement affirmer, sans crainte d’être démenti de manière catégorique par quiconque, que je vis aujourd’hui le terme d’une parenthèse de l’histoire de l’architecture identifiée au mouvement moderne apparu dans les années 20, et que le mythe de l’architecture pour tous vit ses derniers instants.

Replacé dans un contexte historique plus large, cette utopie sociale, développée par les premiers C.I.A.M., et dont paradoxalement les organisations professionnelles ne reprennent que les thèmes de la vulgarisation esthétique pour justifier le recours obligatoire à l’architecte, s’éteint avec la victoire du libéralisme sur tous les autres modèles interventionnistes. Ne restent in fine que le désir d’architecture comme fondement de la création architecturale, et toute loi à caractère prescriptif par la singularité qu’elle entraîne provoque l’isolement et la marginalisation du professionnel qu’elle est censée protéger.

Deuxième explication : au nom d’un certain espoir culturel

S’il n’est plus le guide inspiré du progrès social, l’architecte reste un témoin et un metteur en forme privilégié des idées de son temps.

Depuis vingt ans, les pouvoirs publics et les organisations professionnelles ont été les complices, tantôt actifs, tantôt complices de la valorisation du « nouveau et intéressant », du vedettariat, de la liberté de création sans responsabilisation, du poujadisme de « l’architecte pour tous », de l’éclectisme inculte et du faux élitisme.

A l’instar du manque dramatique de sens des hommes politiques qui ont habitué leur électorat à un projet de société toujours en chantier, jamais finalisé, et souvent renié, la profession d’architecte s’est réfugié dans un individualisme forcené, et a revendiqué la protection de sa niche économique au seul motif de l’intérêt public d’un art qui n’est malheureusement pas l’objet primordial de la demande sociale qui peut justifier son intervention.

Rêvons donc d’une société moins informée, mais mieux instruite et plus cultivée, qui saurait exprimer en matière d’aménagement de son cadre de vie un consensus intellectuel et artistique, pouvant accompagner un projet de société plus global.

Cette demande légitimerait ainsi dans un large débat la recherche et l’établissement des trames des futurs espaces à vivre. Parmi les maîtres d’œuvre de ceux-ci, l’un est le créateur d’architecture, au sens de la seule valeur qui résiste aux péripéties de l’éphémère : l’espace.

La protection de cet acte fondateur, une protection intellectuelle et artistique, c’est in fine, sans nul besoin de l’artifice d’une organisation, l’intérêt collectif d’une société seule juge de la durée et de la forme de cette protection dans le temps.

Conclusion immédiate

Si le législateur veut conserver la loi sur l’architecture, il doit la dépouiller de tout ce qui n’a pas trait à l’affirmation de l’intérêt public de la constitution et de la préservation d’un patrimoine culturel.

Si le législateur veut aider la création architecturale, il doit favoriser la référence au code de la propriété intellectuelle en le renforçant et en l’adaptant mieux encore à la spécificité du métier d’architecte.

Si le législateur veut aider la profession d’architecte, il doit la fondre dans un collège plus vaste de la maîtrise d’œuvre, dans lequel elle aura l’opportunité mais aussi le défi de trouver toute sa place.

Plus encore il doit promouvoir tout ce qui entretient et suscite le désir d’architecture, en renforçant son enseignement, au même titre que les autres arts plastiques. Cela passe par une mise à niveau des écoles d’architecture dans le sur-ensemble des études universitaires.