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  • Didier Maufras

Retour à Masséna


Dimanche dernier, j'accompagnais mon ami Octave Parant qui voulait voir les derniers développements de la ZAC Seine Rive Gauche.

Je m'y rends rarement.

Je me souviens avoir participé en juillet 1990 à une consultation d'idées organisée par l'Atelier Paris d'Urbanisme sur les deux secteurs à construire situés de part et d'autre de la Bibliothèque de France, à l’intérieur du quadrilatère formé par le boulevard Vincent Auriol, la rue de Tolbiac, le quai de la Gare et la future avenue de France.

Cette consultation était d'une réelle importance : le rôle de ces deux secteurs est emblématique car leur traitement servira nécessairement de référence pour la suite du travail sur les autres parties de 1'opération, notamment autour de certains espaces publics principaux -les quais de la Seine et 1'avenue nouvelle [de France], ainsi que pour le traitement des "descentes" de 1'avenue à la Seine. [extrait du programme]

Mon équipe avait alors rendu un travail sérieux, en pointant l'évidente difficulté d'organiser a posteriori une contextualité avec un monument, la TGB, qui était en totale rupture d'échelle et n'offrait pas la possibilité d'un dialogue avec son environnement au niveau du sol - les fameux escaliers de son socle -.

Notre proposition était donc d'ignorer sa présence en refusant d'imaginer une quelconque mise en scène de ce monument - pas de façades regardant la TGB mais une futaie de hêtres serrés dont l'élancement seul peut dialoguer avec sa verticalité -, en renonçant aux idées historiquement valables de places et de rues qui ont montré leur faillite contemporaine quand elles ont été utilisées en dehors d'un contexte parcellaire préexistant, et en proposant d'inventer de nouvelles règles du jeu :

- exclure les mitoyennetés, car l'immeuble entre deux mitoyens n'enrichit pas le débat

architectural, tout en appauvrissant la perception de l'espace urbain, ainsi que son vécu. La transparence et le porche sont des pis-allers. C'est la césure seule, par l'effet de tension qui l'accompagne, et les possibilités de retournement qu'elle autorise, qui affirme l'architecture. Nous appellerons cela un "URBANISME TZIGANE"

( du hongrois czigany, probablement du grec byzantin atsinganos : "qui ne touche pas" , in PETIT ROBERT p.2035 ). [vingt cinq ans plus tard, je découvrais la ville de Tokyo qui m'apparut être la brillante et joyeuse démonstration des bienfaits de cette règle]

- faire démarrer la propriété privée au premier étage : car la privatisation complète des terrains d'assiette des futures constructions est un frein à l’organisation des axes piétonniers et à l'implantation des services et d'activités à vocation générale. [aujourd'hui la résidentialisation des copropriétés atteint son paroxysme, transformant toutes les rues en canyons circulant entre deux rangées de barrières étanches !]

- multiplier les cônes perspectifs entre l'Avenue de France et la Seine, supports de sentes piétonnes

- assurer la desserte routière intérieure le long de lanières parallèles à la Seine, ces lanières marquant les dénivelées du site comme autant de restanques.

L'APUR et la SEMAPA qui était en charge du pilotage de l'aménagement apprécièrent la proposition, mais ne tinrent cependant pas leur promesse de m'inviter aux consultations suivantes de conception sur le site.

J'y ai repensé à chacune de mes visites, avec de moins en moins de regrets, et dimanche dernier, accompagné d'Octave comme moi "retiré de ces concours" qui une fois perdus vous dissuadent de fréquenter les lieux que d'autres architectes ont investi à votre place, sous peine de réveiller les blessures d'amour propre éprouvées lors du résultat de la compétition et que le spectacle forcément navrant de ce que vous découvrez avive, tant il est vrai que le traumatisme subi vous fait perdre tout sens critique objectif, j'eus pour la première fois la conviction que la construction des deux premiers secteurs était plutôt une réussite, par sa fragmentation, sa densité relativement faible, son épannelage traditionnel parisien et la dignité de ses façades résidentielles.

Sentiment de réconciliation qui doit beaucoup il est vrai à l'exaspération grandissante que me procure la vision des nouvelles réalisations qui se poursuivent au-delà de la rue de Tolbiac pour rejoindre le boulevard Masséna.

Car si on excepte la remarquable réussite du quartier Masséna conçu par Christian de Portzamparc en 1995 - mais déjà théorisé vingt ans avant dans l'îlot des Hautes Formes : îlots et rues ouverts, comportant des volumétries très différenciées en hauteur et emprise au sol dans un épannelage défini par un calcul d'héliodon très précis - , l'opération d'urbanisme la plus importante qu'ait connu Paris depuis le Front de Seine se termine avec l'élégance d'un cimetière urbain et la pauvreté d'une architecture qui étale en façade un florilège de matériaux de pacotille échappé des poubelles de BATIMAT .

Où est le génie du lieu quand l'Avenue de France et son préambule depuis le pont d'Austerlitz, au terme de deux kilomètres de parcours gagnés au dessus du faisceau des voies ferrées se termine en cul de sac sur le boulevard Masséna, en raison de l'impossibilité topographique de se prolonger sur le territoire de la banlieue, à l'instar de toutes les grandes avenues radiales de Paris qui sont le prolongement des routes nationales ? Le seul horizon proposé est celui des viaducs du boulevard périphérique.

Comment s'étonner que cette manque d'urbanité ait pu inspirer autre chose qu'une architecture de termitières géantes, aux maigres balcons désertés par leurs habitants vraisemblablement par la peur de ne pas résister aux turbulences des vents violents qui les guettent à cinquante mètres au dessus du sol, balcons cernés de garde-fous alternant le grillage à poules, les bardages industriels et les panneaux translucides ou réfléchissants choisis dans une palette de couleurs digne des chapeaux de la Reine d'Angleterre ?

Quelle leçon et quel beau sujet d'étude en définitive pour les étudiants de la belle École d'architecture toute proche que cette ZAC Seine Rive Gauche dont la réalisation se sera étalée sur trente ans.

Je leur souhaite d'y trouver suffisamment de motifs à persévérer dans leur passion naissante.

Je reste pour ma part convaincu que l'erreur préliminaire vient du gigantisme de l'opération et de son présupposé de "tabula rasa". La ville a besoin de complexité pour se reconstruire sur elle même et donc de conserver suffisamment d'accidents parcellaires pour que le résultat final ne ressemble pas à un paysage de fiction. Comme dans d'autres ZAC parisiennes, les aménageurs ont cru que cette complexité pouvait venir de la diversité architecturale. C'est un mauvais pari, car les tours de force architecturaux ont tendance à s'annihiler entre eux par leur trop grande proximité. C'est un sujet qui mériterait un développement plus complet et nuancé mais souvent la réussite des opérations d'aménagement ont par le passé résulté d'un cahier des charges et d'un réglage des modénatures de façades contraignants. L'exceptionnel ne peut surgir, en la confirmant, que parce que la règle existe...

Octave et moi, après avoir contemplé la merveilleuse silhouette de la caserne des pompiers (Jean Willerval, 1971) que le nouvel aménagement du boulevard Masséna magnifie, avons fui ce lieu inhospitalier, rejoignant notre véhicule garé dans une rue adjacente, courbés en deux à l'unisson des arbres plantés là, qui eux subissent en continu les effets Venturi liés à la proximité de ces termitières géantes.