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  • Didier Maufras

Clap de fin, en hommage à Octave PARANT


En revoyant cette photographie qui date d'octobre 2014, date à laquelle je rendais les clés de ma dernière agence, je pense aux trois architectes qui m'ont accompagné lors de mes débuts dans ce métier et dont je suis dorénavant orphelin après la disparition d'Octave le 15 juillet dernier. Octave était traité pour un cancer diagnostiqué fin 2016.

J'avais fait la connaissance de son frère Jean Marie Parant, et de son ami Hervé Delatouche, lors de mon premier stage d'agence en octobre 1974 -date de ma rentrée en troisième année à UP6 -.

Je nouais très vite avec eux des liens indéfectibles d'amitié.

J'ai rencontré Octave l'année suivante, il était aussi étudiant à UP6 et m'a devancé d'une année dans l'obtention de son diplôme d'architecte DPLG.

Le talent de ce triumvirat virtuel a compensé la faiblesse de ma formation à UP6, faiblesse moins justifiée par les conséquences manifestes de mai 68 sur la qualité de l'enseignement de l'architecture qu'acceptée de manière opportuniste par un ingénieur pressé d'en finir avec les années d'études pour enfin goûter au plaisir d'un métier paré à ses yeux de toute l'aura d'une profession de création indépendante.

Et c'est avec la collaboration des trois que j'ai pu mener mes premiers dossiers dès l'année 1979, avec le sérieux d'un amateurisme aujourd'hui difficilement imaginable

Jean-Marie Octave et Hervé

La contribution de Jean Marie et Octave a été essentielle à la réussite du 24 boulevard du Lac à Enghien. Nous étions très fiers de l'avis de l'architecte des bâtiments de France, Charles Maj qui avait vigoureusement défendu le projet en Commission des Sites: Ce projet est remarquable sur le plan volumétrique et je pense qu'il faudra en féliciter les auteurs pour l'habileté, la sensibilité et l'invention avec lesquelles ils ont su manipuler aussi bien les impératifs asministratifs que les contraintes du terrain et sans doute finacières... L'architecture de l'ensernble est très "référencée": c'est "les années folles" à l'époque des casinos et de leurs "nababs", c'est le décor de Mallet Stevens pour L'Argent de Monsieur L'HERBIER.

Quelques mois plus tard, le même maître d'ouvrage me confiait le projet du 58 avenue de Saxe. Conscients de s'attaquer cette fois-ci à un quartier uniformément bourgeois de la capitale et surveillé comme tel par l'architecte A.B.F. du secteur, Octave et moi rééditions le recours à la référence à Mallet-Stevens, auteur de plusieurs chefs-d’œuvre dans le XVI° arrondissement.

J'ai, enfin, retrouvé cet été le cahier d'esquisses de ce premier projet.

L'immeuble comprenait 3 appartements 4P de 117 m² et 1 6P duplex de 155 m² plus sa toiture-terrasse :

L'investisseur locatif- une compagnie d'assurances du Nord - décréta (à juste titre!) ce projet très risqué, et en demanda une refonte totale, comprenant plus d'apppartements.

Pressé par le temps - il me fallait au même moment dessiner les plans du dossier d'appel d'offres du projet d'Enghien qui nécessitait la mise au point de nombreux détails - j'appelais à la rescousse Hervé Delatouche, qui avec son talent et son expérience, imagina un étage de plus, trouva trois appartements supplémentaires et réussit cependant à sauver le principe du duplex sommital.

Le projet venait de prendre un virage "corbuséen" basé sur la géométrie du carré, induit par le revêtement en carreaux de céramique de 60 cm de côté.

Au contraire d'Octave et d'Hervé qui étaient des amis très proches, les deux visages de ce projet illustrent de façon métaphorique l'historique divergence artistique entre Mallet-Stevens et Le Corbusier. Mais si on peut apprécier encore aujourd'hui et faire coexister dans une exposition les deux, on ne peut malheureusement le faire pour deux immeubles sur un même terrain.

VERSUS

Un autre projet parisien, arrêté au niveau du permis de construire mais réalisé par la suite sous une autre forme et par un autre équipe de maître d’œuvre et un autre maître d'ouvrage, illustre encore l'attrait que l'architecture des U.A.M. exerçait sur les dessins d'Octave.

L'élégance était une qualité qu'Octave recherchait systématiquement dans ses références architecturales. Là où son frère Jean Marie se passionnait pour les architectures historicistes et où Hervé nous déclinait les vertus, enseignées à Saint Luc de Tournai, de la composition corbuséenne, Octave osait vanter le formalisme esthétique de Mallet-Stevens, Ginsberg et Elkouken, une architecture bourgeoise selon ses deux contradicteurs. Leurs débats me passionnaient. Ce n'est que plus tard qu'il développa une fascination érudite pour Le Corbusier et les architectes du rationalisme italien comme Terragni.

Cette élégance était aussi ancrée dans sa personnalité et inspirait sa vie privée. Octave en avait fait sa vertu cardinale. Il aimait séduire, et était conscient de son pouvoir de séduction, sans faire jamais preuve de suffisance ni de snobisme. Au contraire sa gentillesse, son humour et sa voix douce forçaient la sympathie. Sa mise était toujours soignée, et il était capable de faire impression avec des vestes sombres parfois usées, à la manière d'un aristocrate anglais portant sa tenue du dimanche. Il est vrai que les chaussures étaient toujours parfaitement cirées, une solide tradition familiale m'assurait-il.

Nos quarante années d'amitié n'ont jamais été ternies par une situation conflictuelle, et je ne peux donc jurer de l'entière vérité d'un homme.

Je peux seulement témoigner des fragilités apparues ces dernières années. La mort de son frère en 1989 des suites d'un infarctus et sa propre expérience de cette insuffisance cardiaque l'avaient beaucoup marqué. En 2012 l'annonce du cancer affectant Hervé et son développement dramatique à partir de 2014 nous avaient rapprochés, d'autant plus fréquemment que tous deux n'avions plus d'obligations professionnelles.

Octave vivait très mal de voir son copain condamné à rester alité en raison de la paralysie de ses jambes. Le cancer est une maladie encore tellement mystérieuse que toute réflexion, toute conjecture à son sujet sont absurdes, mais je sais qu'il redoutait de vivre un tel handicap.

Était-ce la raison pour laquelle, la veille de sa mort, alors qu'il m'avouait au téléphone sa profonde fatigue, il arpentait encore le boulevard Saint Germain à la recherche d'un livre pour enrichir sa bibliothèque déjà exceptionnelle?

Repose en paix, mon ami.

Didier Maufras

le 28 juillet 2018

P.S.: Octave Parant était fidèle en amitié. Beaucoup d'architectes étaient à côté de sa famille présents à la cérémonie du 18 juillet qui s'est tenue en l’église Saint Paul. Octave a exercé trente ans à l'agence Jean Paul Viguier. Celle-ci complétera prochainement cet hommage par une publication du travail important qu'il y a accompli avec passion.

(mis à jour le 25 septembre 2018)