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  • Didier Maufras

Notre-Dame de Paris, après la tempête médiatique

Maintenant que les passions tristes ont trouvé un autre champ d'actualité médiatique pour se déverser, et que comme le dit joliment dans son dernier ouvrage Amin Maalouf (1) une opinion peut s'exprimer hors du champ émotionnel, champ clivant par nature, je ressens le besoin de dire avant le terme de l'année 2019 ce que je pense de la flèche de Notre Dame de Paris.


Cette flèche disproportionnée est une horreur qui a enfin sombré dans les flammes.


Sans surprise, ceux qui la défendent sont au premier rang les gardiens du temple, qui en tirent à l'occasion leur gagne pain quotidien. Cela ne me choque pas et à leur crédit ils ont sauvé en d’autres circonstances des églises romanes qui font mon admiration, et il y a cinquante ans le quartier du Marais qui honore l'éclectisme parisien. Mais de là à prétendre reconstruire à l'identique cette flèche, c'est faire preuve d'une cuistrerie coupable à mes yeux.


Coupable, car Notre Dame a été épargnée des siècles durant de cet appendice cyranesque et prétentieux. Le génie de cette cathédrale est comme ses consœurs d'être un chef-d’œuvre sans architecte déclaré, le témoignage survivant d'une ferveur spirituelle dépassée, et surtout, à mes yeux d'agnostique, un vaisseau de pierre à la beauté inégalée en France, qui semble fendre en deux bras le cours de la Seine. Je ne connais pas de personne qui soit restée insensible à la vue de cette architecture depuis l'île Saint Louis, quand le soleil se couche et magnifie la prestance de sa silhouette. A rebours, qui a pu réellement apprécier ce gros trait noir qui raye alors la scène comme un poteau télégraphique vient gâcher la photo souvenir du touriste ?


Coupable encore, car aucune vérité historique (2) ne justifie sa reconstruction à l'identique. La flèche de Viollet-le-Duc n'a pas été endommagée par l'incendie. Celui-ci l'a volatilisée. L'agnostique que je suis ne saurait y voir le signe d'une justice divine, mais l'occasion est inespérée de réparer l'outrage perpétré au milieu du XIX° siècle.


Coupable enfin, car Viollet-le-Duc (3) qui est à la fois un théoricien et un acteur majeur de la conservation des monuments historiques au XIX° siècle n'a jamais été consensuel dans son œuvre. « Restaurer un édifice », écrit-il « ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné ». Quand bien même sa démarche eût été justifiée il y a cent soixante-dix ans, nous sommes contraints de la confronter aujourd'hui à nos connaissances techniques, à nos mentalités, à nos problèmes de société, et à nos croyances. Dans ce faisceau de perspectives, la polémique sur la reconstruction à l'identique ou son remplacement par un signal contemporain apparaît dérisoire au regard de la sauvegarde de la structure même de l'édifice. Cette cathédrale est devenu un emblème parisien et républicain, son futur ne peut être décidé dans les cénacles et commissions de spécialistes des monuments historiques. Le montant atteint par les dons (900 millions d'euros) est en lui-même indécent. Qu'il puisse être intégralement dépensé jusque dans des reconstitutions serviles de la charpente et de la flèche détruites par l'incendie serait scandaleux. Qu'il puisse être pour partie consacré à la sauvegarde des structures et des fondations d'autres édifices religieux de province honorerait le ou les responsables d'une telle décision éminemment politique.




(1) Quand on ne peut plus exercer ses prérogatives de citoyen sans se référer à ses appartenances ethnies ou religieuses, c'est que la nation entière s'est engagée dans la voie de la barbarie. Tant qu'une personne appartenant à une minuscule communauté peut jouer un rôle à l'échelle du pays tout entier, cela signifie que la qualité d’être humain et de citoyen passe avant tout le reste. Quant cela devient impossible, c'est que l'idée de citoyenneté et aussi l'idée d'humanité, sont en panne. In : Le naufrage des civilisations (Grasset).


(2) La charte de Venise, adoptée en 1964, dans son article 11 ne tranche pas en réalité la question de la reconstitution de cette flèche. Cet article stipule: Les apports valables de toutes les époques à l'édification d'un monument doivent être respectés, l'unité de style n'étant pas un but à atteindre au cours d'une restauration. Lorsqu'un édifice comporte plusieurs états superposés, le dégagement d'un état sous-jacent ne se justifie qu'exceptionnellement et à condition que les éléments enlevés ne présentent que peu d'intérêt, que la composition mise au jour constitue un témoignage de haute valeur historique, archéologique ou esthétique, et que son état de conservation soit jugé suffisant. Le jugement sur la valeur des éléments en question et la décision sur les éliminations à opérer ne peuvent dépendre du seul auteur du projet. A mes yeux la formulation "apports valables" est volontairement ambigüe pour permettre de reconsidérer la valeur d'un apport.


(3) En 1840 alors qu'il n'a que vingt-six ans, on lui confie la restauration de Vézelay, chantier immense et périlleux de vingt années qui lui donne l'opportunité de développer cette théorie. En l’occurrence son intervention est admirable car il détruit trois voûtes gothiques de la nef pour redonner à celle-ci la forme romane primitive, et magnifier ainsi la complémentarité stylistique avec le chœur gothique édifié au XII°siècle. Mais son perfectionnisme entraîne aussi des dérives sous forme de rajouts -statuaires, ornements, flèches - que seules parfois les restrictions de budget permettent de contrecarrer. Cette propension à la surenchère formelle, signes d'une vision plus romantique que raisonnée de l'histoire de l'architecture qu'il professe, inspirera chez ses élèves et ses épigones de malencontreuses restaurations : un exemple est le site de Rocamadour, reconstruit au XIX°siècle sous la direction de l’abbé Chevalt, architecte élève de Viollet-le-Duc, selon les critères de la dénaturation historique propre à ce dernier, ajoutant tourelles et machicoulis aux joyaux de l'art roman pour faire "moderne". Vézelay pour Viollet-le-Duc est le tremplin vers son grand œuvre, la restauration de Notre-Dame de Paris qui était aussi délabrée. Ses interventions y sont considérables, mais la plus célèbre et qui fit l'objet d'une énorme polémique fut déjà de rétablir la flèche qui avait été démontée en 1786. L'histoire semble vouloir bégayer.