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  • didier maufras

j’habite une Z.A.C., ou l’éloge de la banalité


J’habite une Z.A.C. de la rive gauche.

Lancée en 1990, au sommet de l’inconscience collective qui a vu la ville de Paris, pourtant gardienne du sol et de son intérêt public, alimenter les rêves les plus fous des promoteurs immobiliers de l’époque, elle s’achève aujourd’hui dans un silence médiatique dont la signification m’interroge.

En effet après l’effervescence de sa création, sa réalisation n’a suscité pour l’heure aucun commentaire dans la presse architecturale alors que de nombreuses « pointures » ont œuvré, et il faut être un lecteur chanceux des pages financières de la presse pour se souvenir de son existence, à l’occasion de la révélation de la faillite de son bilan d’aménagement.

Le bilan urbain lui devra bien être dressé un jour, et l’achèvement prochain de la pièce maîtresse de l’espace public, son parc central qualifié de mini Champ de Mars par les plaquettes commerciales, sera bientôt sans doute l’occasion d’un débat « à la parisienne » sur la qualité des objets architecturaux à travers le champ bien balisé et sans surprise de la critique spécialisée.

Je précise que je ne souhaite pas pour autant la disparition d’un tel débat, car il est paradoxalement indispensable à la survie d’une culture de l’art de bâtir – et cette Z.A.C. offre autant matière à réflexion qu’une autre plus médiatisée – mais je souhaite dès maintenant dresser un premier constat sur la méthode de fabrication de ces objets urbains, constat qui est trop souvent occulté par les digressions sur l’image. J’habite dans un des immeubles qui bordent l’espace public, immeuble conçu par ma société d’architecture. Je suis un observateur quotidien sur le terrain, disqualifié pour entamer une critique sur la qualité architecturale des façades qui constituent mon paysage urbain, mais parfaitement autorisé à discuter la pertinence des objets urbains qui en sont le support. Au début, il est question d’un document remarquable, le Cahier des prescriptions urbanistiques architecturales et fonctionnelles, œuvre commune de l’APUR et de l’architecte coordonnateur, remarquable par sa précision, sa simplicité et par la qualité pédagogique de son meccano urbain. Ce document fondateur définit une enveloppe « capable » très précise à base de gabarits, de superpositions de registres horizontaux, de rapports entre eux des matériaux mis en œuvre, tous éléments programmatiques cotés au centimètre près dans les trois dimensions. L’ordonnancement des façades n’en est pas pour autant dessiné, et confiance est faite par l’aménageur à la conscience collective de l’architecte en chef et de ses confrères, pour écrire les harmoniques d’une partition bien cadrée.

Le résultat final est loin d’être affligeant, mais je défie quiconque ignorant les règles de ce meccano d’en lire la déclinaison le long du futur parc public.

Seul le bâtiment que j’habite a respecté chacune de ces règles, mais l’unicité de son cas dénie évidemment toute importance à discuter l’intérêt de les avoir suivies, pour répondre in fine à la question centrale suivante : fallait-il laisser le choix de la liberté architecturale en n’imposant qu’une composition volumétrique, ou bien fallait-il également garantir l’effet d’appartenance à une conception d’ensemble par des éléments architectoniques unificateurs ? Quel thème d’étude fécond pourtant cette expérience « grandeur nature » aurait pu représenter pour tous les étudiants en architecture !

A l’heure où il est de bon ton d’enfiler à longueur de colloques et de rendez-vous les perles du manque de réflexion des architectes sur l’art de bâtir les villes, je dresse le constat désolant d’une occasion gâchée.

Je précise que je vois dans l’échec de cette Z.A.C. une faute collective qu’il serait injuste d’attribuer aux seuls architectes d’opération.

Mon principal regret vient également de ce que j’ai sincèrement cru à la supériorité de l’aptitude de ce seul meccano à fabriquer des morceaux urbains de qualité, par opposition à la démarche mise en place dans la Z.A.C. Bercy par l’APUR et Jean-Paul Buffi. Cette démarche m’avait semblé proposer un ordonnancement trop globalisant, et pour tout dire trop aliénant pour l’expression architecturale individuelle, en imposant des éléments entiers d’écriture des façades.

L’honnêteté intellectuelle m’oblige à reconnaître aujourd’hui que la seule prescription de règles du jeu n’est pas suffisante pour résister à la pression des maîtres d’ouvrages ou à l’imagination des architectes, et que la qualité de l’espace public exige un plus grand dirigisme. Dans le cas de Bercy, ces grandes lignes horizontales formées par les loggias totalement détaillées et imposées à toutes les opérations créent la qualité du front de scène de l’espace public. Elles banalisent dans le meilleur sens du terme (1) les opérations qui bordent le parc public et rehaussent le plaisir qu’éprouvent ses promeneurs.

A propos, j’habite Z.A.C. Dupleix.

(1) banal : ce qui appartient à la collectivité, de par son usage commun.