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  • Didier Maufras

retour à Bercy

Ce dimanche 14 février, Paris s'éveillait sous un soleil tant attendu que les températures encore négatives n'arrivaient pas à dissuader mon envie d'une promenade dans un jardin. C'est Bercy qui eut ma faveur, car l'orientation de son parc présageait une excellente exposition aux rayons du soleil. La lumière était effectivement splendide.


le parc clôturé et l'allée piétonne ouverte longeant les immeubles d'habitation

Le parc de Bercy d'une superficie de 12 ha et les ilots d'habitation qui le bordent au Nord sur un linéaire de 500 mètres représentent une pièce urbaine maîtresse, de grande ambition. Trente cinq ans après sa programmation par l'APUR sous la direction de P Micheloni, et quinze ans après son achèvement, cette opération est à mes yeux la plus réussie parmi toutes les ZAC initiées durant cette période.

Le parc s'étire sur près d'un km au contact de la voie rapide qui borde la Seine à cette entrée de Paris et sa forme rectangulaire peut se comparer à celle du Champ de Mars (deux fois plus étendu. A sa création il bénéficiait de la présence de nombreux et vénérables platanes quand il a été dessiné par Ferrand, Leugas, Huet, Leroy et Le Caisne.


Tous ces platanes, qu'ils soient en alignement ou isolés, ont été intégrés évidemment au plan général des cheminements et des pièces d'eau, donnant ainsi une consistance rivalisant avec les parcs parisiens apparus au XIX° siècle.


Le parc est tripartite, la partie la plus à l'Est, le jardin romantique qu'illustrent ces cinq photos, est de très loin la plus achevée. Les plantations neuves y sont constituées de persistants ou d'arbres à croissance rapide comme le bouleau et disposés en bosquets.

La partie centrale est plus classique, la troisième au contact du palais des sports tient plus de l'aire de jeux et s'avère en mauvais état, sans doute impossible à entretenir car ouverte à l'instar du champ de mars.


vue aérienne montrant la déclinaison d'Est en Ouest des densités végétales du parc et l'écran acoustique le long des voies rapides

Les cinq ilots d'habitation qui reprennent le principe géométrique de Cerda à Barcelone sont définis par les allées piétonnes qui relient le parc à la rue Pommard. Leur plan de masse et les façades donnant sur le parc ont été coordonnés par Jean Pierre Buffi.


Dans une étude de l'APUR d'avril 2003 "la question des ZAC et des secteurs de plans de masse", P Micheloni dressait le constat suivant de la zac BERCY :


Bercy représente un exemple extrême de coordination dans le sens où non seulement les rapports mais aussi certains composants architecturaux ont été imposés aux architectes d'opération (balcons, main courante, matériaux, pourcentage des pleins et des vides…). Ici le projet typologique s'est imposé dans le projet architectural et le coordinateur a été également maître d’œuvre pour certains traitements de détail. Le lieu et l'enjeu du projet peuvent expliquer cette surenchère de prescriptions. La composition d'ensemble imposée aux maîtres d’œuvre et à leur maître d'ouvrage pour le front de parc s'apparente fortement aux principes des "façades à programme" utilisées autrefois pour constituer certaines compositions urbaines monumentales [sans doute une allusion à la rue de Rivoli et au jardin des Tuileries]. Quoiqu'il en soit, tous les architectes choisis par la ville ont joué le jeu de cette concertation : la qualité du résultat témoigne de la valeur de la méthode.


le premier ilot qui débute la séquence "front de parc" à partir de la cité du cinéma de Frank Gehry

Aujourd'hui je confirme totalement ce constat.

J'en étais moins persuadé à l'époque (1991-1992) quand j'avais rencontré J P Buffi à la demande d'un maître d'ouvrage pour "sauver une opération mal engagée avec une équipe désignée par la ville".


J'avais trouvé J P Buffi excessivement rigide, d'autant plus que j'intervenais à l'époque sur la zac Dupleix où un cahier de prescriptions similaire dans ses contraintes était souvent ignoré par les architectes désignés sous la pression de leurs maîtres d'ouvrage respectifs.


A Bercy je reconnais aujourd'hui que les lignes filantes de balcon identiques imposées tous les deux niveaux sont indispensables à la cohérence du front bâti et que cette cohérence est elle-même indispensable à l'équilibre des frontières de ce parc urbain.



le 3° ilot qui démontre la prééminence sur sa façade de l'impact visuel des trois lignes imposées de balcons filants

Ces lignes filantes tous les deux niveaux plaidaient pour une architecture de duplex et leurs verrières correspondantes. Seul le cinquième ilot a tiré parti de cette opportunité, et c'est de loin le plus réussi.

le 5° ilot ferme la séquence "front de parc" et a été dessiné par Christian de Portzamparc



POUR ALLER PLUS LOIN


LE TROISIÈME ILOT

le résultat de la négociation entre l'APUR et les riverains



Il a été enfanté dans la douleur.

Après son adjudication à un promoteur dans le cadre d'un appel d'offres de charge foncière puis l'obtention du permis de construire, une association de riverains a contesté la légalité de ce dernier en raison de l'abattage initialement prévu d'un platane centenaire très proche de l'alignement rue Pommard.




Le promoteur, qui m'avait contacté et payé une étude permettant de développer un projet conservant ses objectifs de commercialisation et ce platane, goutait guère les jeux de rôle de chacun des acteurs de ce qu'il considérait peut-être à juste titre comme une violation du cahier des charges de l'appel d'offres qu'il avait remporté: la société d'économie mixte gérant la ZAC, l'APUR, l'équipe d'architectes initialement imposée et l'architecte coordonnateur.

Il préféra renoncer et le lot fut réattribué à un autre maître d'ouvrage et une autre équipe d'architectes.

le projet de novembre 1991

J'avais développé une solution qui évitait de faire apparaître la conservation du platane comme un accident de l'alignement, en préservant la symétrie de plan de masse de l'immeuble, symétrie qui présidait à la composition de tous les autres immeubles de la ZAC.


















La solution construite accentue au contraire le hiatus entre l'arbre et l'immeuble et cette confrontation ne profite vraiment pas à l'un et à l'autre. Mais peut-être que je me trompe en ce qui concerne l'arbre.





LE PREMIER ILOT


Le premier immeuble d'habitation, dit de refend, qui fait face à la cité du cinéma et initie à l'Ouest le front du parc, me rappelle un autre souvenir de cette époque. L'immeuble avait été acquis par les A.G.F. Le directeur immobilier de cette compagnie d'assurances m'appréciait, et c'était réciproque puisqu'il m'avait déjà confié alors la construction de six cents logements dans Paris.


Il m'interpelle un jour dans son bureau pour me montrer une perspective préparatoire de cet immeuble pour me demander mon avis.

Au ton de sa voix je compris immédiatement qu'il devait en critiquer l'aspect des garde-corps qui devaient sans doute évoquer à ses yeux les pare-avalanches aperçus au sommet des téléphériques dans les stations alpines.

Je réussissais du coup à me tirer du mauvais pas d'un dialogue biaisé d'avance en évoquant le fait qu'un architecte ne pouvait critiquer un confrère auprès d'un client commun.



DM, le 18 février 2021